KHAYACHI ET LE TITIEN
RÉALISATIONS

La conception de l’art selon Khayachi, son étude copieuse sur Le Titien ne laisse rien, absolument rien apparaître sur lui. Fidèle à sa personnalité, il s’efface devant le sujet et n’intervient à aucun moment pour émettre un jugement personnel. Le travail s’articule dans une objectivité digne des meilleurs universitaires. Ayant formé et forgé sa personnalité dans le silence de l’atelier, il a trouvé en Le Titien un alter ego. On a même l’impression qu’il parle de lui lorsqu’il présente LeTitien: «Le Titien est un homme d’ordre qui a réglé sa vie avec un sang froid imperturbable».

 De la même façon que Le Titien, Khayachi peignait plusieurs toiles à la fois et il en témoigne lui-même : «Le Titien semble avoir eu l’habitude d’entreprendre un grand nombre de toiles à la fois et de ne les achever que très lentement, laissant s’écouler parfois d’assez longs intervalles entre les opérations successives auxquelles il procédait pour les mener à la perfection… On n’a jamais vu pareille puissance dans la mise en scène et pareille unité dans l’action.» De même que Le Titien, Noureddine Khayachi a découvert le nombre d’or qui allait lui permettre de déceler le centre de gravité de chaque toile afin d’y inscrire avec éloquence les formes et les couleurs : «La palette devient plus variée, plus éclatante et plus riche lorsqu’elle retrouve la musique voluptueuse des colorations délicates et séduisantes… L’art consiste à trouver l’harmonie par la distribution expressive des ombres et des clartés».

 

Au bout de sa palette scintillent des milliers d’étoiles aux multiples couleurs… Désormais, il sait qu’il est le maître de la toile et qu’il viendra à bout du silence… : «Ce qui est primordial, c’est la science avec laquelle la lumière abondante et chaleureuse se distribue sur terre, et dans le ciel pour donner aux formes la plénitude de leurs reliefs et aux colorations le maximum de leur intensité».

L’œuvre de Noureddine Khayachi incite à l’émerveillement tant par la quantité que par la qualité de ses propos. C’est très certainement grâce à un travail acharné autant sur la toile que sur lui-même qu’il est arrivé à ce résultat.

Dans la position sociale qu’il occupait, la vie mondaine le sollicitait de toute part pour participer à des soirées et à des réceptions, faire des voyages ou organiser des soirées…

Il n’en est rien. En ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, il a vécu et s’est comporté comme Le Titien : «On conçoit quelle situation exceptionnelle donnait à Le Titien pareils privilèges. Il ne semble pas qu’il en ait modifié ni ses manières ni son genre de vie. Laborieux avant tout, l’humeur indépendante, aimant ses aises, il n’avait aucun goût, ni pour l’apparat, ni pour les voyages qui interrompaient son travail, altéraient sa santé et troublaient ses habitudes.

Par quel processus d’identification retrouve-t-on par un beau jour des années 1960 Noureddine Khayachi en train de rédiger une thèse sur Le Titien ? Ce choix courageux, judicieux et surprenant vient pulvériser tous les obstacles historiques et géographiques par la magnifique volonté d’apprendre, de connaître et d’aimer.

Noureddine Khayachi s’investit avec un tel sérieux et avec une telle passion dans l’étude de la vie et l’œuvre de Le Titien qu’il finit par s’oublier et par oublier qu’il est l’auteur de ses travaux, qu’il présente de façon objective et impersonnelle. A aucun moment, il ne s’autorise l’emploi du pronom personnel «Je»… A aucun moment, il n’emploie la forme «Je pense que..» «je considère que…», «Je suppose que…»… Noureddine Khayachi s’efface complétement de la scène du discours pour donner l’exclusivité à le Titien.

De même que Le Titien, Noureddine Khayachi peint très lentement. C’est avec Le Titien que la peinture sort des églises pour entrer dans les ateliers, que les toiles portent la signature du peintre, que la peinture est reconnue comme une œuvre d’art et qu’enfin l’atelier de peintre se transforme, sous son impulsion bénéfique, en une entreprise commerciale au sein de laquelle s’affrontent courtoisement les riches négociants pour l’acquisition des tableaux.

Ce rôle historique important revient à Le Titien. De même, on peut considérer Hédi et Noureddine Khayachi comme les enfanteurs et les géniteurs de la peinture tunisienne sur chevalet.

Noureddine Khayachi, en tant que portraitiste, ne pouvait trouver meilleur maître – après son père – que Le Titien.

C’est pourquoi, il a été jusqu’à Rome pour étudier la vie et l’œuvre de celui qui est à l’origine de l’évolution extraordinaire de l’art du portrait.

Dans la sérénissime République de Venise, Le Titien devenait peu à peu le véritable spécialiste du portrait. Le Titien savait qu’on ne pouvait peindre de la même façon un roi et un mendiant, un enfant et un vieillard, une femme nue et un miséreux.. Toute cette humanité ne peut être traitée de la même façon. Chaque homme a sa vérité particulière. La peinture accorde au peintre le pouvoir d’entrer dans la vérité de chaque être humain par le biais de la connaissance artistique. C’est ainsi qu’a travaillé Le Titien en 1505 à Venise et c’est ainsi qu’a travaillé Khayachi en 1960 à la Marsa.

Portraits officiels, portraits de famille, portraits d’amis, portraits d’inconnus et portraits de nus ont été exécutés, avec la même passion, tant par Le Titien que par Khayachi.

D’un côté Le Titien avait pour clients Charles Quint, Philippe II, les divers Papes et Evêques, les Este, les Farnèse et de l’autre Khayachi avait pour commanditaires l’Etat Tunisien, la Cour Royale d’Arabie Saoudite et les grandes familles de Tunis.

Noureddine Khayachi, autant que Le Titien, était tout à fait conscient de la dimension politique de son ministère pictural dès qu’il s’agissait de peindre un Souverain.

Le Titien et Khayachi ont été tous les deux à la conquête du pouvoir du portrait pour porter aux nues le portrait du pouvoir. Après avoir eu pour premier maître son père qui était le peintre officiel des Beys de Tunis, Khayachi a été vers son deuxième maître : Le Titien… Il a été vers le plus grand portraitiste de la peinture italienne, vers celui qui en a fixé les régles, inventé les statuts, établi les canons et défini l’esthétique. Quand on a pour modèle son souverain, on est appelé à se dépasser et à porter au plus haut point l’exercice de son art.

A plus de 400 ans d’écart, Le Titien et Khayachi ont compris qu’on ne peut peindre de la même façon un mendiant et un enfant, une femme nue et un vieillard… Chaque homme a sa vérité propre ; et cette vérité ne peut être dite de la même manière. Chaque personnage a sa fonction, son degré de rayonnement, sa nécessité propre, sa face lumineuse, sa part d’ombre et sa présence. Le Titien et Khayachi ont, chacun à son époque, participé à la création d’un art officiel.

Le Titien et Khayachi ont également un autre point commun, en l’occurrence le sérieux avec lequel ils s’engagent dans la peinture.

Par son extraordinaire longévité, Le Titien commence sa vie aux côtés de Giorgione et Bellini pour la finir autour de Tintoret, Véronèse et Gréco… Sa biographie est une grande page de l’histoire de la peinture. Par sa vie organisée comme une horloge, il a pu s’adonner à son art et à rien d’autre que son art. Il en fut de même pour Noureddine Khayachi qui n’eût pour seule passion, ici-bas, que son attirance vers le très haut par le biais de la peinture.

De même que Le Titien, Khayachi a été une âme douce et paisible, un époux exemplaire et un père affectueux. La passion de la peinture n’a pas entraîné les deux hommes vers les jeux hasardeux de l’amour. Le délire n’a jamais débordé du cadre de la toile. Autant dans la vie privée que dans la vie publique, ils ont été des modèles parfaits d’équilibre, d’élégance, de probité, de maîtrise de soi, de chasteté et de pudeur. Leur culte du travail n’a permis aucun écart de conduite. La passion picturale surpassait toutes les passions et ils ont vécu sur la toile toutes les aventures de la chair et tous les plaisirs d’amour. C’est pourquoi, ils trouvaient, dans la quiétude de l’atelier, tout le poids de la condition humaine. 

Noureddine Khayachi retiendra beaucoup de choses de l’observation attentive des toiles de Le Titien : la force des couleurs, l’harmonie des valeurs, la subtilité des tons, la richesse de la composition, l’amour du portrait, l’exaltation de la femme, la sublimation du Pouvoir, le respect de l’Etat, l’amour de la vie, le culte du travail et l’exactitude du trait. Il ne tiendra pas compte cependant de l’importance de la lumière chez Le Titien et sera plutôt porté vers une palette sombre proche de celle de Giorgione et Bellini.

Noureddine Khayachi a excellé dans l’art du dessin qui permet de mieux comprendre et de mieux dominer les mystères de la peinture : « il faut sentir dans le dessin un souci de précision et dans la peinture une heureuse combinaison de colorations ». Le dessin est en effet le compagnon fidèle du peintre et le double de la toile.

Âme douce et paisible, père au foyer, mari exemplaire et homme équilibré qu’aucune passion ne saurait déstabiliser, Khayachi étonne lorsqu’ il parle d’ivresse d’amour et de délire esthétique : « le maniement du pinceau, vif et souple, manifestation d’une jeunesse en fleurs, garde, dans ses exquises limites un charme inoubliable de poésie et de fraîcheur ».

Oui, c’est bien de Noureddine Khayachi qu’il s’agit ! C’est bien lui qui fait l’éloge de l’hédonisme alors qu’on le croyait immunisé contre tout délire créatif. Dans sa vie privée comme dans sa vie publique, il a été un modèle d’équilibre, d’élégance, de probité et de maîtrise de soi. Il s’est imposé un rythme intensif de travail empêchant tout écart de conduite. Le geste même de son écriture picturale, amenant la naissance de la toile peu à peu, lui interdisait de mener une vie de flambeur, de bohème ou de fêtard. C’est le gentleman en face de la toile. Il ne pouvait dissocier la peinture de la morale et d’une éthique infaillible conduisant inexorablement vers la vertu.

Pourtant, malgré son ascétisme moral, Noureddine Khayachi n’avait pas un regard sec. Bien au contraire, il avait un cœur plein d’amour et de tendresse. On en veut pour preuve, s’il en est besoin, le nombre considérable de nus superbes venant charger de sensualité son univers pictural : «Devant elle, nos yeux sont comme enivrés. Ils parcourent la ligne que décrivent les contours de son corps miraculeux … A laisser vivre en nous cette ligne avec ses renflements et ses retraits, ses élans et ses détentes, nous nous sentons envahis d’un sentiment de délectation profonde… Quelle grâce et quelle vigueur… Comme il vit, palpite, frissonne, chante et vibre ce jeune corps ! C’est la femme dans sa pleine puissance. Elle est jeune et l’on devine en elle une force redoutable. Elle semble paisible et sereine. Mais au fond, c’est un félin au repos.» Noureddine Khayachi fusionne avec ses modèles pour se fondre et se confondre avec le trait qui va exprimer la volupté de cette communion… Et les nus de Khayachi sont remarquables par leur élégance et leur beauté. On a envie, en dégustant ses dessins, de lui renvoyer les compliments qu’il a exprimés devant l’œuvre de Le Titien : «l’émotion est irrésistible. Jamais la beauté nue et la beauté parée n’ont été aussi présentées côte à côte avec un pareil charme de séduction … tout y parle d’amour : les nymphes, les bergers, les chasseurs, le vol des papillons, le bouquet de roses, la tranquillité lumineuse, les chevaux … la vraie peinture est poésie…».

A chaque femme dessinée, Khayachi s’applique comme s’il recréait le monde, comme si Eve en personne jaillissait de la mine de son crayon. On peut varier la lecture de l’œuvre de Khayachi autant qu’on le souhaite, mais on sera tous d’accord pour considérer que l’on a affaire à un des plus grands peintres de TUNISIE : «si on ne s’entend pas pour la compréhension d’une œuvre d’art, on s’entend au moins pour l’admirer» disait-il lui-même dans ses notes studieuses sur Le Titien.